Les 12 travaux de Colin Stetson 

Colin
Crédits photo @ La Vitrine

Pour Colin Stetson, les limites d’un instrument sont des portes à défoncer, des stimulateurs de créativité. Saxophone au bec, le colosse est comme sur un ring. Ça frappe, ça claque, ça hurle, les timbres se juxtaposent mystérieusement pour créer des ambiances denses et curieuses, comme s’il était entouré de quatre ou cinq autres instrumentistes. Acclamé pour ses deux premiers efforts solo, Colin Stetson clôt sa trilogie «New History Warfare» avec un chapitre intitulé «To See More Light», qui ferme la porte sur une éblouissante lumière. Celle de la mort et de l’amour.

Au centre de l’œuvre de Colin Stetson : l’isolement. Sa musique naît de longs tête-à-tête avec son instrument. «C’est une immersion totale dans les sons et les possibilités du saxophone. Je le laisse m’entraîner, puis je découvre où tout ça m’a emmené.» Souvent, les compositions débutent par un motif répété, un héritage des compositeurs minimalistes américains. «Il y a dans la répétition énormément de nuances et de subtils changements acoustiques. Les couleurs évoluent doucement, et on ne s’en rend compte que si on passe suffisamment de temps à les écouter.» Mais bien que ce fût effectivement le matériau de travail des minimalistes et que Colin Stetson ait fait masteriser le disque par Ben Frost, le compositeur en refuse le lien filial, tout comme il martèle dans ses entrevues n’avoir rien inventé. Affirmons tout de même que peu de compositeurs réussissent à intégrer autant d’histoire musicale pour en faire une œuvre si saisissante d’âme.

Son bagage musical est plus explicite que jamais sur ce dernier volume, et cela est dû en grande partie à son besoin constant de se dépasser physiquement. L’ancien athlète à la discipline de fer affirme avoir composé, pour To See More Light, des pièces qu’il aurait été techniquement incapable de jouer avant. Impressionnante en effet cette capacité de tenir une respiration circulaire pendant les 15 minutes que durent la pièce centrale. «Tout ça est lié à l’endurance. Je suis capable de pousser beaucoup plus d’air, et ce faisant je peux aller chercher une plus grande palette de sons.»

Il n’y a qu’à écouter la chanson «Brute» et ses incursions dans les musiques hardcore et industrielle pour s’en convaincre. Colin Stetson y isole certaines harmoniques pour créer un son particulièrement rêche, mettant la table pour les glapissements provocateurs de Justin Vernon (Bon Iver). «On écoutait beaucoup de métal dans l’autobus de tournée, explique celui qui est aussi membre à part entière de Bon Iver, et on avait envie d’explorer ce côté plus agressif, car Justin peut vraiment faire n’importe quoi avec sa voix.»

Sur «Among The Sef» le chanteur offre d’ailleurs l’une des performances les plus touchantes de sa discographie. Interprétée sans la partie vocale lors du dernier concert de Colin Stetson au Musée d’art contemporain de Montréal, la pièce fût un rare moment d’éternité, touchant à en pleurer. On aurait juré entendre Justin Vernon chanter. «Il a écrit ses textes à partir de mes compositions et beaucoup de ce qu’il chante trouve ses racines non seulement dans mes vocalises, mais aussi dans les harmoniques et les mélodies secondaires qui se créent naturellement dans le son qui est produit par le saxophone.»

« To See More Light » est définitivement l’apothéose de la trilogie «New History Warfare», une œuvre dans laquelle la virtuosité et un immense bagage musical sont au service d’une extraordinaire sensibilité.

New History Warfare Vol 3 : To See More Light est en magasin dès maintenant.

Ariane Gruet-Pelchat